Annette Masquilier : “J’en fais qu’à ma tête”

Poeticon a rencontré Annette Masquilier, artiste plasticienne et animatrice de l’Atelier Théâtre et Marionnettes du Centre La Pommeraie, centre pour adultes handicapés à Ellignies-Ste-Anne. Depuis des années, elle crée avec ses résidents des spectacles à la poésie avérée mais pas forcément volontaire.

C’est le cinquième spectacle créé avec La Pommeraie. On a commencé, il y a 25 ans, avec une adaptation de Notre Dame de Paris, et on a enchaîné avec une création : Un bocal pour deux. Ensuite on a fait La consigne qui a eu un très gros succès.
Au tout début il s’agissait de marionnettes à tringles et j’y mettais beaucoup ma “patte”… Ensuite, on y a ajouté toutes sortes de marionnettes et je me suis dit au fil du temps, ma pratique s’étant affinée, que ce serait bien que ce soit la création des résidents, que les marionnettes soient faites par eux, que ce soit leurs textes qui soient mis en scène.
Alors on a fait appel à Paul Mahieu et Éliane Roussel de la Scribande à Wez-Velvain. Ils sont venus faire des ateliers d’écriture et ça a donné des textes extraordinaires ! Je les ai mis en scène et je me suis inspiré des dessins des résidents pour faire des marionnettes. Avec le spectacle La Consigne, reconnu dans les Tournées Arts et Vie, on a joué partout dans les centres culturels, en Suisse, Charleville-Mézière et même Paris…

Après cela, j’ai abandonné quelques temps le spectacle car tout gérer toute seule, c’était difficile et j’avais aussi besoin de créer pour moi, en tant qu’artiste. J’avais des choses à dire et tout donner sur son lieu de travail, c’est compliqué. Des choses à dire oui mais je ne pouvais pas les dire au travers des personnes handicapées. Dans le cadre de mon travail, je tâche de respecter leurs créations et la mienne, je la mets de côté.

Le tout dernier spectacle s’appelle J’en fais qu’à ma tête. C’est vraiment un reflet de la création des résidents. L’idée, c’est Laurence, l’héroïne principale, qui avait des difficultés à descendre un escalier… Il faut lui donner le bras, et ça va mieux quand on lui dit “1, 2, 3, on y va !”, marche après marche. Et j’aime sa voix qui dit ça et qui se donne du mal, parce qu’il faut monter à l’atelier et puis redescendre. Elle n’aime pas ça. Mais elle aime l’atelier de marionnettes, alors elle se donne du mal quand même… Elle m’a inspirée, j’ai tout misé sur elle pour le spectacle, c’est un vrai challenge ! À la répétition générale, il y avait un peu de monde, elle s’est bloquée quand elle a vu et elle n’a rien joué ! Elle a dû faire un travail sur elle-même et je lui ai dit : “Si on joue, il faut que tu te dépasses !” et elle s’est surpassée !
Le spectacle devient presque thérapeutique… À chaque représentation, elle revit sa difficulté mais revit aussi sa victoire et en sort grandie ! Elle a vraiment été transformée par le spectacle.

Elle n’est pas seule, ils sont huit sur scène dans un mélange de comédiens, de marionnettes de table ou portées suivant le capacités de chacun. L’avantage du spectacle de marionnettes est qu’on peut adapter. Chacun prend sa place : rôles principaux ou petits rôles car on peut se cacher derrière une marionnette…
Avec les résidents, cela reste un travail de longue haleine. J’y vais tout doucement, à l’instinct. Par exemple : sur scène ils sont huit mais j’ai plein d’autres personnes qui passent à l’atelier. Certains vont seulement arracher du papier mais cela va servir à la fabrication des marionnettes. D’autres vont coudre, façonner, peindre… Il faut un an pour faire un spectacle.
Mais mon travail, c’est surtout de les regarder, les écouter, de repérer tout ce qui est intéressant. Toute l’année, dans l’atelier, on crée et tout ne sera pas utilisé dans les spectacles. J’ai un garçon, par exemple, qui crée des personnages très intéressants plastiquement que j’ai très envie d’utiliser dans un prochain spectacle. Sous quelle forme, je ne sais pas encore… mais cette créativité-là est extraordinaire. J’ai un plaisir immense à le voir travailler à l’atelier.
Une autre fois, je suis par exemple à mon bureau, une fille me parle d’elle, de son vécu, de ses émotions… Je trouve cela très riche et intéressant, je prends note… donc c’est un travail en continu.

J’adore ce que fait le Centre de la Marionnette. C’est un lieu magnifique et leurs animations sont extraordinaires. C’est une chance qu’il soit près de chez nous.
Les marionnettes qui ont été présentées dans le Centre de la Marionnette sont indépendantes du spectacle. C’est toute une recherche que je fais en parallèle et peut-être que ces ébauches de marionnettes trouveront leur place la prochaine fois. On est en recherche tout le temps… Mon atelier, c’est un laboratoire de recherches…
Au départ, j’ai rencontré Françoise Flabat du Centre de la Marionnette et suite à sa visite à La Pommeraie, elle a eu envie de faire un travail avec des personnes handicapées et elle a ouvert un atelier.
Pour les résidents, c’est une forme d’épanouissement. Ce qui est parfois dur pour eux, c’est le regard des gens. Et là, tout à coup, avec le spectacle, c’est un beau regard qu’on porte sur eux. Et ça, ils le sentent. Ils adorent les applaudissements. Ils aiment jouer. Oui, le regard positif, c’est quelque chose de bien !

Et la poésie ?

Ce qui transparaît du spectacle a un côté poétique. Mais ce n’est pas une volonté de ma part. C’est l’émotion qui se dégage qui m’intéresse…

“Mots en campagne”, un projet plus personnel.
Comme je le disais, c’est changer le regard des gens qui m’intéresse. J’aime la différence. Le projet de ma maison, je l’imagine pour que quand les enfants passent dans la rue, ils se disent que la maison est différente. On écrit dessus, on y rentre, il y a des expos… que les enfants se disent qu’il ne faut pas être comme tout le monde, qu’on n’est pas formaté, qu’on a le droit d’être différent !
On a de moins en moins d’espaces de liberté et du coup, je me dis : “comment résister ?” Car c’est réellement un acte de résistance.
“Les mots en campagne” vient aussi du fait que j’ai eu la chance que des écrivains ont écrit sur mon travail artistique et puis je voulais leur faire un cadeau en mettant leurs phrases dans le jardin. Que la phrase devienne une œuvre en soi, une fois sortie de son contexte. C’est le partage gratuit (c’est important à notre époque). Une phrase peut être une ouverture, une porte. J’avais envie que les gens puissent ressentir ça à la maison, en venant voir des œuvres…
Il faut laisser une place à tout le monde… Les enfants du village participent aussi, pour qu’ils aient eux aussi leurs œuvres. On a tous une richesse, le tout est de le mettre en valeur. C’est mon cheval de bataille ! J’y crois ! On ose, on fait !
Le travail artistique, c’est une manière de vivre. C’est la deuxième partie de ma vie… Et je pense qu’il y a quand même un côté militant chez moi, comme dans mon travail artistique par rapport à la femme… J’aime quand il y a un message. J’ai des choses à dire. Et c’est la seule façon que j’ai trouvé pour les dire.

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