Guillaume Ledent, le Mot-dit

Rencontre avec Guillaume Ledent, chanteur tournaisien,
avec un nouvel album avec le groupe “Dérange ta chambre”.

Question candide pour commencer : qu’est-ce que la poésie pour toi ?
Je crois que c’est un regard d’enfant sur le monde, tout simplement. Un poète, c’est quelqu’un qui a gardé un regard d’enfant. Et je pense que c’est important. C’est plus ça,… le fond plus que la forme.

Toi, en chanson, tu considères que tu fais de la poésie ?
Je ne me pose pas la question. Quelqu’un qui crée ne se pose pas la question de savoir s’il est artiste ou pas. C’est le regard que les gens ont, qui fait que c’est poétique ou pas. C’est le public qui décide. Je n’utilise pas le mot “poésie”. Quand on pense à la poésie, on pense à Verlaine, Baudelaire,… et puis on se dit “qui sommes-nous pour se mettre dans le même sac que ces grands hommes ?”
Par rapport à la chanson, dans la poésie il y a quelque chose de plus noble. La chanson, c’est plus “variété”, non pas plus accessible,… mais je mets la poésie sur un piédestal en comparaison avec la chanson. Pareil pour la musique classique, un compositeur est quelqu’un qui connaît bien les règles de l’art. Un compositeur de chansons, c’est un “entre deux”. Gainsbourg disait que la chanson est un art mineur, mais pas dans le sens péjoratif, mais dans le sens où cela regroupe plein d’autres arts. Moi, je ne me définis pas comme “poète”. Peut-être que les gens le diront, mais…

Tu utilises l’image aussi ?
Oui, j’adore. Quand j’étais gamin, j’ai pensé faire de la BD, j’adorais ça, le graphisme. Et je suis toujours attiré par tout ce qui est graphique, j’aime bien les beaux livres, je suis fasciné par les gens qui ont un “coup de crayon”, qui savent mettre en page des lettres… Et c’est vrai qu’en amateur, j’aime bien ça, jouer avec l’infographie, faire mes pochettes moi-même pour certains
albums, et… je demande toujours l’avis des autres et le retour que j’ai, c’est qu’ “après tout, tu te débrouilles bien pour quelqu’un qui n’a pas de formation”…

Et le nouvel album, à quoi ressemble-t-il ?
Pour le nouveau disque, je cherchais à faire un ensemble qui soit vraiment inter-générationnel. Le précédent allait déjà dans cette direction-là mais ici plus encore. Si on prend le premier album de Dérange ta chambre, il y a des chansons basées sur des anecdotes du quotidien des enfants. La chanson “Petite sœur” du premier album, c’est une histoire de gamins, on est très clair là-dedans.
Dans ce nouvel album, je voudrais vraiment que, quand on prend le texte et la musique, on se pose la question : est-ce le point de vue d’un adulte ou celui d’un enfant ? J’ai voulu réunir les deux. Et c’était difficile, c’est pourquoi on a pris le temps de l’écrire. Je cherchais le texte et la forme, et surtout le fond, et avoir un regard universel.
Il y a par exemple une chanson qui s’appelle “Dimanche flanche” qui parle du blues du dimanche soir. Cela pourrait tout autant être chanté par un adulte qui n’a pas envie de retourner au boulot le lundi.
Donc il fallait trouver ce point commun. Au départ, je pensais même faire un double album avec un thème et le traiter de façon “adultes” et façon “enfants”. Comme on a fait avec Jacques Mercier et les poèmes… Et après coup, je me suis dit que c’était chouette de rejoindre les deux univers, les deux facettes : enfant et adulte. Un enfant se pose des questions qu’un adulte se pose aussi, ils ont les mêmes craintes, et voilà… Dans ce nouvel album, on brouille un peu les pistes… Cela permet de toucher toutes les générations. Faire un spectacle autant pour enfants que pour adultes et “tous publics” , pas seulement “jeune public”…

Le nouvel album s’appelle…?
“Le mot-dit”, parce que les mots prennent plus d’importance ici peut-être… J’ai l’impression que les textes sont plus poétiques, pour que chacun puisse se faire son film…

De la poésie, quoi !
…Ah ah ! Finalement, on y est…

À propos de mots, quel est celui que tu détestes le plus et que tu bannirais de ton dictionnaire ?
Je ne vois pas. Il n’y a pas de mot que je déteste.

Et celui que tu préfères ?
Ah oui ! “Cassiopée”… Tout ce qui tourne autour des étoiles, les constellations, j’aime bien. Cela sonne bien. D’ailleurs “Cassiopée” est dans une des chansons de “Mot-dit”. On se demandait d’ailleurs si le mot serait compris par tout le monde, même par les enfants… Et puis je me suis dit que cela n’avait pas d’importance…
Ils vont en trouver à un moment donné la signification par le contexte de l’histoire, ils ne sont pas bêtes, les gamins…

Pourquoi tu fais de la musique ?
C’est familial. Mon grand-père paternel jouait du piano. Du côté de ma maman, il y avait aussi des musiciens, mais c’est surtout du côté de mon père que l’on m’a incité à faire de la musique… enfin un peu comme on fait de la céramique ou du sport… Mais très vite, à 5 ou 6 ans, mon papa m’a mis sur un piano et puis l’album de Pink Floyd, “The wall” m’impressionnait, et m’impressionne encore aujourd’hui. C’était en ’79, j’avais 5 ans et je me rappelle que cela m’avait marqué ! On l’écoutait sur la chaîne Hi-Fi à la maison, cela a été un choc musical : le son, le clip, les marteaux qui marchent… L’esthétique m’avait marqué plus que le sens… Le sens, je ne le comprenais pas…
On écoutait aussi beaucoup Gainsbourg, Goldman et Souchon… Dans une moindre mesure, Etienne Daho, Maxime Leforestier… et Brassens encore moins, c’était trop ancien… Vers 17 ans, j’ai découvert William Sheller…
La guitare est arrivée assez tard. J’ai débuté avec le piano, et ensuite le saxophone au conservatoire de Tournai. Et à 15-16 ans j’ai piqué la guitare de mon père… je gratouillais, j’ai appris un peu tout seul, comme tout le monde, quoi… sauf que je connaissais le solfège, l’harmonie,… ça aide, c’est un avantage…Après Tournai, je suis allé à Bruxelles, à l’académie de Saint-Gilles pour l’écriture et l’analyse de la musique. C’est une académie avec une approche pédagogique un peu différente, plus axée sur la créativité, avec de chouettes méthodes : autant on analysait du Bach ou du Mozart que du Miles Davis ou du Coltrain… On faisait des ponts entre jazz, classique, rock et chanson populaire… Je trouvais ça génial !
Plus tard j’ai fait des Master Class, en composition mais je n’ai jamais fait d’ateliers d’écriture de textes.

Les textes, c’est bien toi qui les écris ?
Ado, j’écrivais mes textes d’abord en anglais… Mais mon anglais était tellement nul, c’était ridicule… Et puis rien de tel que sa langue maternelle, c’est celle qu’on maîtrise et qui peut être le plus chargée d’émotions. Si je dis “maman” en français, c’est chargé d’émotion, tandis que “mother”, c’est pour moi juste un son… Oui, j’ai écrits le spremiers textes en français avec un premier groupe qui s’appelait “Clovis”, dans la région de Tournai (Je faisais plutôt deuxième voix, c’est une fille qui chantait). Et puis à Bruxelles, j’ai monté mon premier projet et j’ai rencontré Paul André, à 23 ans. On a sympathisé et j’ai trouvé ses textes formidables. Mes premières chansons étaient des textes de Paul André et j’ai dû travailler les miens pour qu’ils tiennent la route par rapport à ceux de Paul… Mon école d’écriture, en fait, c’était Paul André…
En même temps, il utilise des mots simples, mais c’est tellement imagé, tellement poétique… Pas de mots compliqués sauf s’il en utilise, c’est pour le son… Je pense notamment à “Chanson du Sud” que j’avais mis en musique : il y parle d’un village du Maghreb mais ce n’est l’important, on a compris. C’est comme dans Tintin, on comprend où cela se passe…

C’est marrant de comparer Tintin et Paul André !…
Ah, ah, ah !…Oui, c’est parce qu’il y a une évidence dans son écriture, une sorte de ligne claire, je trouve. Par exemple, l’histoire de “Chansons de pluie” : j’ai lu le texte, je prenais le train vers les Ardennes et c’est venu tout de suite, sans instrument, dans le train, je l’ai chanté dans ma tête et j’avais la mélodie… Tellement c’est musical…

Tu as déjà bien voyagé avec la musique !?
Oui, on a joué en Suisse, au Maroc,… mais c’est difficile de se placer dans des festivals, il faut “réseauter”, avoir des contacts… Je vois des festivals à Bruxelles, il n’y a que des chanteurs bruxellois… À Paris, c’est pareil… il faut habiter dans les capitales… Les Francofolies de Spa, c’est sans doute le festival le plus ouvert : ils programment aussi bien Polnareff que Daniel Hélin… là, chapeau, ils assument et pourtant ils n’ont pas le droit à l’erreur !…
Voilà…

On a tout dit ?…
Enfin pour aujourd’hui !… 🙂
Alors grand merci, Guillaume !

Propos recueilli par
Le Poeticon – octobre 2017.

Laisser un commentaire