Michel Monnereau, écrivain

On dodeline du rêve.
Un amour mal éteint sur le front de vivre.
Le nœud coulant du temps.
La vie et ses revers liftés. N’habite plus le corps indiqué.
Le champ de l’oubli.
Des rides jusque dans ses phrases.

Extrait de Je suis passé parmi vous (La Table Ronde, 2016)

 

INTERVIEW Michel Monnereau a accepté de répondre à nos questions. Pas une virgule n’a été changé à ce qui a été écrit. Ce “questions-réponses” vous est livré tel quel.

Peux-tu donner une définition de la poésie ou de TA poésie ?

Forme la plus haute de la littérature, la poésie en est la quintessence, l’épure. Le verbe nu et brillant comme une lame. Elle n’est jamais gratuite, sauf chez les cuistres et les momifieurs de langage. Au contraire, elle met en jeu l’être, qu’elle éclaire par éclats, intermittences, jaillissements, bonheurs d’écriture, moments rares. Ce sont autant de passages vers autre chose, autant de possibilités de rencontre de soi et des autres.
Pour moi, la poésie est cet enjeu, un engagement féroce sur la piste – qui a pris diverses formes. Après un premier recueil cosmopolite,
ouvert au monde (L’Arbre à poèmes, 1973), mon écriture a en effet éclaté : une veine urbaine née de l’urgence violente de la ville (Polaroïd, 1989), une veine humoristique (Le Parti pris d’en rire, 1993 et Les Zhumoristiques, 2006) – car le sérieux tue plus sûrement que la honte -, enfin une forme plus intime, plus resserrée, qui va de l’aphorisme (Haute solitude de la mémoire, 1989) au texte d’une dizaine de lignes et au poème en prose. Cette approche nourrit mes principaux recueils depuis une vingtaine d’années. J’y trouve mon miel, la façon la plus satisfaisante pour moi d’appréhender les visages mouvants du monde.
Surtout, j’y suis au plus près de moi. Cela seul compte. Ne pas se renier et,  à la relecture, trouver ses mots justes.
Bien sûr parfois, le décalage, l’inadéquation entre le poème que l’on a senti bouger en soi et le poème écrit taraude, est vécu comme une trace inatteignable. C’est que le poème boîte bas – il n’a pas trouvé sa voix. Seuls les textes qui échappent à ce remords sont exactement réussis. On n’y peut rien changer : chaque mot a sa densité juste. Ces poèmes-là, qui brillent comme des pépites, on les reconnaît chez les autres poètes à la jubilation qu’ils soulèvent à la lecture. On sent l’accord parfait, on reconnaît une fraternité, le signe de la connivence.
Puis on retourne vers les mots du monde, qui toujours retombent dans leur banalité et qu’il faut sans cesse repousser au sommet de la colline et frotter les uns aux autres pour réussir cette incandescence verbale qui reste notre manière de vivre. Pour qu’ils prennent la lumière et nous la transmettent.

La poésie est-elle ou doit-elle être une affaire d’experts ?

Fonction essentielle dans la cité, la poésie
a longtemps tenu un rôle de diffusion d’idées et de sentiments. L’oralité était alors le vecteur primordial de partage. Bien plus tard, à l’époque des troubadours et de l’amour courtois, la poésie s’est contentée de délivrer des sentiments, mais elle était encore populaire. Puis survint la séparation des mots et de la musique et son impact s’en trouva réduit de façon considérable, limité aux lettrés. Par ce long cheminement, la poésie est devenue de fait un domaine fréquenté par des experts. Des experts, regroupés dans des chapelles ou solitaires, qui sacrifient au même dieu de façon différente, voire antagoniste.
Maintenant, la poésie doit-elle demeurée une affaire d’experts ? L’idéal serait non, bien sûr, et les tentatives se multiplient dans ce sens :
Le Printemps des poètes, auquel s’associent de nombreuses villes et des services comme la RATP, les résidences d’auteur, les interventions de poètes dans les classes, l’implication d’enseignants-poètes tout au long de l’année, etc., sont des avancées significatives vers un plus large public. L’accueil est favorable parce que la poésie correspond à l’aspiration humaine d’enchanter
le monde.
Toutefois, le niveau scolaire doit être maintenu, voire élevé, pour permettre au plus grand nombre d’enfants de rencontrer la poésie. Sinon, cela restera comme des éclaircies temporaires dans un monde de plus en plus matériel.

Humour et poésie font-ils bon ménage ?

L’humour est le parent pauvre de la poésie. Certes, quelques poètes ont chatouillé la muse au fil des siècles et la lignée est noble : Rabelais, Jarry, Cros, Allais, Forneret… Mais la considération n’a jamais suivi : la France est un pays trop cravaté du cerveau pour ça, poètes compris.
On doit choisir son camp – poète ou amuseur – sous peine d’être considéré de nulle part.
Pourtant, que de poèmes d’humour percutants, souvent d’auto-dérision, surpassent de cent coudées les textes ahanants dans le sérieux  ! Il vaut mieux avoir tout à rire que rien à dire, et en plus le dire mal.
Tout dépend où on place la caméra. L’humour est une appréhension du monde décalée, donc qui déséquilibre la logique, par la même fait rire, et dans le meilleur des cas donne à réfléchir en sus. On ne trouve pas à la fin, ou en cours de texte, ce que l’on s’attendait logiquement à y trouver. Ce décalage créé l’humour.
Les gammes de l’humour vont du jeu de mots subtil à la loufoquerie jubilatoire et au désespoir le plus vif à peine masqué. C’est que l’humour voisine avec la lucidité. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si beaucoup de poètes pratiquant l’humour, dandys du verbe désespérés, sont dépressifs ou suicident (André Frédérique). Humour et comique (presque) même combat. Sans qu’il y ait de frontière véritable, l’humour flirte avec le comique, qui donne le calembour plus ou moins approximatif, le trait souligné, l’effet recherché. Tenter une délimitation serait écrire sur le sable et sans doute rire à côté.
À mon sens, il n’y a pas en général des auteurs comiques ou humoristiques mais des textes, souvent écrits en marge de l’oeuvre « sérieuse ». Des chefs-d’oeuvre relevant de la pure alchimie verbale. À l’instar de la poésie « sérieuse », chaque auteur humoristique produit des textes plus faibles, qui alourdissent l’ensemble. Donc ni dieu ni maître humoristique. Mais des phares, des poètes qui giflent les conventions et les idées reçues et disent des choses profondes sans en avoir l’air. Car l’humour est par essence subversif. Des noms, s’il en faut : Fourest, Queneau, Prévert, Dac, Scutenaire, Chavée, Tardieu, Valin, Marjan, Vincensini, Jean L’Anselme, Verheggen et une poignée d’autres dont l’oeuvre est en devenir.
Quant à l’édition de poésie d’humour en France, elle est proche de l’encéphalogramme plat. Est-ce un hasard, à votre avis ? La visibilité médiatique précédant la publication, il faut baisser le niveau pour obtenir cette visibilité, et c’est ainsi que le (gros) comique domine.

Quel est le mot que tu bannirais de ton dictionnaire ? Et pourquoi ?

Il y en a tant qui m’empêchent de vivre
serein ! Haine, discrimination, suffisance, arrogance… Bannir du dictionnaire ne suffit pas,
il faudrait éradiquer ces mots des comportements humains. Simplement, pour moi, parce l’insupportable sentiment de supériorité ouvre la porte à tous les comportements humains dégradants.
Il n’y a pas a priori de mot a-poétique, il y a simplement des mots que je n’ai pas envie d’employer, qui ne viennent même pas à l’esprit en écrivant.

Politique et poésie sont-elles compatibles ?

Il faut des circonstances historiques particulières pour voir la poésie apparaître en politique. Alors, et alors seulement, la poésie devient ce flambeau qui éclaire la nuit de l’homme. Elle se fait poésie de combat, et l’on pense notamment aux poèmes de Rimbaud sur la Commune de Paris ou d’Hugo contre Napoléon le petit. Elle se fait poésie de résistance et sème l’espoir en des jours meilleurs. Souvenons-nous de la série de Pierre Seghers Poésie 40, 41, 42…, et du poème d’Eluard Liberté, parachuté sur la France occupée. Retrouvant sa fonction de voix de la cité, la poésie se dresse tout naturellement contre les dictatures et les atteintes aux droits de l’homme. L’histoire contemporaine ne compte plus les poètes emprisonnés pour avoir osé penser librement et, qui du fond de leur geôle, délivrent des messages de liberté. Car le poète est celui qui voit dans les plis du réel la lucidité du chemin.

La poésie est-elle quotidienne ?

Bien sûr. La poésie est une façon d’être au monde. Cette manière particulière de voir les choses et les êtres ajoute à la vie la joie intime de communier avec la beauté. Pousse à percevoir les moments magiques du quotidien le plus banal, souvent faits de petits riens, à isoler des mots qui deviendront le terreau d’un poème. Magnifie des instants qui ne seraient qu’ordinaires sans cette manière de se vivre en adéquation avec le pouls de la vie.
Et puis, il y a la pratique qui, elle, en ce qui me concerne, n’est pas quotidienne. Cependant, le poème souvent s’écrit sans s’écrire : un mot bouge en soi, une phrase tente de naître, une sensation marque la mémoire et le poème commence à vivre.
Je ne connais que deux façons de passer l’acte d’écrire un poème. La plus fréquente consiste à être surpris par un mot, un mariage de vocables insolites, une image, et l’on est spontanément en état d’écriture. Dans ce cas, le poème est « donné », ce qui n’exonère pas une relecture l’oeil froid. L’autre façon d’atteindre le poème est de provoquer sa venue en se disant qu’on va écrire un poème. Le résultat n’est alors pas toujours à hauteur des espérances.

Propos recueilli par
Le Poeticon – février 2017.

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