Philippe Mathy, poète

Une interview écrite permet de peser les mots et les réponses sont donc d’autant plus justes. Philippe Mathy, qui vient de remporter le Prix Mallarmé 2017, a accepté avec plaisir d’y répondre. Pas une virgule n’a été changé à ce qui a été écrit.

Peux-tu donner une définition de la Poésie ou de TA poésie ?
Gérard Pfister a écrit un très beau livre humoristiquement intitulé « La poésie, c’est autre chose » et sous-titré 1001 définitions de la poésie. Mille et une, comme les nuits ! C’est dire qu’il n’est pas possible de donner une définition de la poésie. Il est vrai que dans le jardin « poésie » les fleurs sont très variées, ce qui est une bonne chose. La diversité est toujours source de richesses.
Quant à donner une définition de ma poésie, je ne pense pas que le poète soit le mieux placé pour définir sa propre poésie. Pour ne pas éluder la question, je vous en offre trois affichées dans mon bureau, parce que je les aime, parce que je m’y retrouve. De Rainer Maria Rilke : « Oubliez rien qu’un jour d’être modernes et vous mesurerez tout ce que vous avez en vous d’éternité ». De Jean Cocteau : « Écrire est un acte d’amour. S’il ne l’est pas, il n’est qu’écriture ». Et enfin cette belle définition de Paul Celan : « La poésie, cette parole qui recueille l’infini là où n’arrivent que du mortel et du pour rien. »

La poésie est-elle ou doit-elle être une affaire de spécialistes ?
Non, bien sûr, elle est affaire d’exigences. Après le premier jet qui nous est en partie donné, le travail est nécessaire. Travail sur la langue pour éliminer les clichés, les scories afin qu’un souffle animent les mots entre eux. Veiller au rythme, à la pertinence des images, respecter une vérité de parole en évitant les épanchements trop personnels… Avec le temps, le poète finit par acquérir un métier. Le grand danger qui le guette alors est justement de devenir un spécialiste. Il est capable de fabriquer des poèmes formellement corrects mais qui ne correspondent plus à une nécessité intérieure, à cette vérité de parole dont parlait Yves Bonnefoy. Oui, la poésie demeure une affaire d’exigences.

La poésie ferait-elle un couple idéal avec quelle autre discipline ? Et pourquoi ?
Je ne me sens pas l’âme d’une agence matrimoniale mais l’histoire nous apprend que poésie et musique ou encore poésie et peinture peuvent se rejoindre. Cela dépend bien sûr des goûts de chacun. Ce qui est frappant dans les deux cas, c’est que la recherche artistique ne se situe pas dans l’explicite. Pas question de bâtir un système, d’énoncer un programme, d’énoncer un discours clos. La musique, la peinture, la poésie ont en commun de laisser ouvertes les portes fécondes du mystère, ce pourquoi sans doute elles peuvent se rejoindre, se nourrir l’une l’autre.

Quel est le mot que tu bannirais de ton dictionnaire ? Et pourquoi ?
Aucun ! Les mots sont précieux, il faut veiller à ne pas les perdre. Comment pourrions-nous dénoncer l’injustice, la haine, le mensonge si nous n’avions pas les mots pour les stigmatiser. L’appauvrissement d’une langue conduit à l’appauvrissement de la pensée, porte ouverte à l’asservissement. Quand j’entends un peintre parler des couleurs, un musicologue parler du chant, un viticulteur ou un cuisinier parler du goût, je m’aperçois que mon vocabulaire est pauvre. Ajouter des mots à mon dictionnaire intérieur, oui ; en bannir, certainement pas.

Politique et poésie sont-elles compatibles ?
Encore faut-il s’entendre sur le mot politique. Lorsque la poésie s’inféode à une idéologie, à un parti, ce qui est arrivé dans l’histoire, elle perd son essence même qui est de repousser les frontières, d’abreuver et d’attiser dans le même temps la soif de liberté. Si le mot politique est entendu au sens étymologique – organisation de la cité -, des compatibilités sont possibles. Ovide écrivant « Les Pontiques », Nazim Hikmet écrivant du fond de son cachot, dénoncent tous deux l’injustice en partageant leurs peines. Et, je le répète, la poésie abreuve et attise dans le même temps la soif de liberté. Elle nous invite à ne pas nous limiter aux cages dans lesquelles il est parfois confortable de sommeiller, elle perce des fenêtres dans nos murs. Certes, cela est plus manifeste dans les périodes tragiques, il suffit de songer aux poètes de la résistance, mais aujourd’hui encore, de manière moins visible peut-être, elle continue d’écrire le nom de liberté.

La poésie est-elle quotidienne ?
La poésie oui, mais pour moi l’écriture de la poésie, non. Je crois qu’il faut se nourrir de beaucoup de poésie pour parfois écrire un poème. On la goûte autour de nous dans ce que l’on perçoit des alentours, présence parfois très discrète, dans la rencontre des autres, dans l’intemporel des œuvres qui nous font signe. En ce sens, elle est quotidienne.

Propos recueilli par
Le Poeticon – octobre 2017.

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